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14 Décembre 2014
Nul ne peut se voiler la face et nier l’existence dramatique.
Car on les rencontre un peu partout. Dans les zones rurales. Et depuis quelques années, dans les zones urbaines, villes et banlieues, cherchant, fouillant, triant dans les cageots de fruits et légumes, à la fin des marchés et dans les poubelles et containers des supermarchés et des boulangeries. Des hommes. Des femmes. Et parfois des enfants mineurs qui se nourrissent « des restes des autres ».
Des glaneurs et des glaneuses de la société de consommation. Qui sont-ils/elles ? Quelles sont leurs motivations ?
Glanent-ils/elles par pauvreté ? Par nécessité ?
Pour ne pas mourir de faim ?
Pour des raisons éthiques et idéologiques ?
Le glanage alimentaire est-il le signe de l’appauvrissement croissant de notre société ultralibérale ?
Et voici une rencontre imaginaire et qui pourtant se multiplie, allant de clochards perdus, aux travailleurs pauvres. En France. Oui, oui, oui, en France moderne !
C’est par cette phrase que Michèle (66 ans), accueille son époux, Jean-Pierre (69 ans), à son retour du marché, dimanche dernier. Lui, il ne la regarde pas. Il ignore jusqu’à ma présence.
Il marche droit devant lui, traînant derrière lui, un caddie plein de fruits et de légumes, un peu abîmés certes mais consommables tout de même. Imperturbable, Jean-Pierre poursuit sa marche vers la cuisine où il dépose son butin.
Le voilà qu’il se met à genoux face à son caddie. Et d’un geste lent et appliqué, il sort une à une sa marchandise.
"Cinq carottes. Trois courgettes. Quatre oranges. Une botte de persil. 10 pommes de terre, une poignée de cerises ... ", compte-t-il à voix haute, comme s’il cherchait à rendre compte à son épouse de sa "mission" du jour.
Lorsqu’il a fini, Jean-Pierre se lève lentement laissant les fruits et légumes à même le sol. Et d’un pas encore et toujours lent, il s’en va s’asseoir sur l’une des deux chaises qui meublent l’unique pièce qui fait office de salle à manger, de pièce de séjour et de chambre à coucher.
Jean-Pierre continue à baisser la tête. Son visage est vidé de toute expression. Sa langue est muette. Son corps semble fatigué de traîner le poids des aléas d’une vie passée à travailler à l’usine, une vie à glaner pour ne pas mourir de faim. On dirait que Jean-Pierre a un peu honte. C’était comme si j’avais forcé son intimité. L’image de cet homme usé par le temps et ses injustifiables injustices hante encore ma mémoire.
Jean-Pierre et Michèle sont des glaneurs alimentaires depuis plus 15 ans. Ils disposent de ressources d’un montant qui ne dépasse pas 950 €. Lorsqu’ils ont réglé leurs charges principales, il ne leur reste que la somme modique de 120 €. Un reste à vivre des plus précaires. Le glanage alimentaire est devenu pour ce couple de retraités pauvres un moyen d’approvisionnement alimentaire. C’est un complément pour vivre. Pour manger à leur faim.
Les jeunes marginaux pour qui le glanage est un mode de vie "alternatif". Les retraités, majoritairement des femmes isolées dont les revenus ne dépassent pas le plafond des minima sociaux.
"Les précaires de longue date" : bénéficiaires des minima sociaux, les travailleurs pauvres, les personnes vivant d’aides sociales.
"Les alternatifs", ceux qui glanent par conviction idéologique comme (la motivation est éthique plutôt qu’économique. Leur but étant de réduire leur participation au système de consommation).
Les étudiants qui conçoivent le glanage comme e un moyen provisoire de subvenir à leurs besoins.
"Les chargés de famille" qui sont de véritables habitués des marchés, qui pratiquent le glanage loin de leur domicile et qui conçoivent les produits récupérés comme une source importante d’approvisionnement alimentaire.
D’une manière générale, on estime le glanage comme une pratique précaire qui nécessite des compétences, du temps, une bonne connaissance des lieux de glanage, les façons de collecter, de préparer, de ramasser… .
D’autre part, elle souligne la précarité de cette activité car elle est sans garantie sur les volumes et les types de produits disponibles et parce qu’elle est soumise à une forte concurrence. Pour beaucoup, le recours à cette pratique intervient en dernier lieu après que d’autres biais alimentaires aient été inefficaces.
Cette pratique qui a lieu sur les marchés se déroule à des moments très précis : lorsque le commerçant finit de vendre ses denrées et au moment du passage des éboueurs dont le rôle est de nettoyer le lieu.
Le glanage alimentaire est décrit comme "un jeu à trois" : commerçant, glaneur et éboueur.
C’est un processus qui se déroule en plusieurs phases et qui met en scène des savoir-faire et des savoir-être.
C’est une relation qui se caractérise par l’existence de "codes-éthiques-et-moraux- et-de-règles-de-communication-non-dites-mais-réelles".
Au début, le commerçant dont "l’intérêt est de débarrasser à temps son étalage tout en servant le plus longtemps possible les clients" et le glaneur ne se parlent presque pas. "Un geste, un signe, un regard suffisent souvent pour communiquer".
Le commerçant accepte la présence très discrète du glaneur. On dira même qu’il accepte de "lui tenir compagnie". C’est une présence voire un témoin.
C’est ainsi que des liens se tissent entre les deux protagonistes. Ce n’est que vers la fin du marché que le glaneur entre en scène au moment où le commerçant l’autorise enfin à ramasser les denrées invendues. En échange, il sollicite son aide dans le rangement des cagettes. Les notions de respect et de confiance semblent être primordiales dans la relation qui régit le commerçant et le glaneur.
Puis vient le temps de la rencontre du glaneur avec l’éboueur chargé de nettoyer la place du marché et de garantir l’hygiène publique. Les deux acteurs opèrent côte à côte, en bonne intelligence le plus souvent. En effet, pendant que les premiers ramassent, les seconds nettoient.
Ainsi, leur relation semble être très harmonieuse car basée sur la tolérance, le respect et la connivence. Et Il n’est pas rare que le glaneur partage son butin alimentaire avec l’éboueur.
D’une manière générale, bien que les ramasseurs des produits invendus n’aient pas le statut d’acheteur, ils acquièrent cependant de la reconnaissance de la part des commerçants et des éboueurs.
Car ce mode de consommation parallèle qui a tendance à devenir de plus en plus prégnant dans la société actuelle et qui se veut pour beaucoup, une forme de survie et un moyen pour ne pas mourir de faim, s’inscrit avant tout dans le cadre du don et du contre don.
Bien au delà des aspects positifs et symboliques que l’acte du glanage peut engendrer, il n’en demeure pas moins qu’à l’heure de la crise économique systémique qui gangrène nos sociétés, une réflexion en profondeur doit plus que jamais et d’une manière on ne peut plus urgente être menée aussi bien à un niveau institutionnel que citoyen.
Et parmi les nombreux questionnements que cette pratique soulève, n’est-il pas prioritaire, dans le contexte actuel, de repenser nos modes, nos pratiques, nos actes et nos objectifs de production et de consommation ?