05/02/2016 15:46
21 Avril 2016
Phénoménologie de l'amour...
Non seulement nous n'avons plus de concept de l'amour, mais nous n'avons même plus de mot pour le dire. "Amour" ? Cela sonne "comme le mot le plus prostitué » - à strictement parler le mot de la prostitution.
Déclarer "je t'aime" sonne, dans le meilleur des cas, comme une obscénité ou une dérision.
Il y a souvent une grande part d'arbitraire dans les descriptions phénoménologiques, un manque de rigueur de l'expression.
Mais on a surtout l'impression parfois d'une grande naïveté et d'un parti pris un peu trop dogmatique où, par exemple, le corps biologique ne compte plus vraiment, devenu entièrement chair pour l'autre, comme si les humeurs épousaient complètement les rapports amoureux sans y apporter de perturbations extérieures.
On ne peut ignorer le poids des souvenirs, de la persistance des références parentales, des pressions sociales diverses, des contraintes matérielles.
L'amour n'est jamais pur quand il s'incarne.
Un amour malheureux est aussi accompli qu'un amour partagé et qu'on reste fidèle toute sa vie à tous ses !
Il y a bien là un fond de vérité, en plus d'une très grande consolation, mais qui reste tout de même un peu trop idéaliste, trop loin des réalités vécues.
En fait, les choses se passent tout autrement, par petits pas, rapprochements progressifs, encouragements mutuels avant l'emballement final qui n'est dès lors plus du tout arbitraire.
Même s'il reste contingent et s'il est même toujours très improbable d'en réunir les conditions. Nous ne sommes pas condamnés à l'amour malheureux qui est un amour fou, d'aimer qui ne nous aime pas.
La philosophie de l'amour.
Le désir précède le savoir. La philosophie n'est pas science des objets mais érotique de la vérité (de l'être de l'étant).
On a bien besoin aussi d'une philosophie de l'amour pour tous ceux qui aiment sans savoir ce que l'amour veut dire ni ce qu'il leur veut, ni surtout comment lui survivre.
En effet, l'expérience amoureuse (érotique) n'est pas sans une stricte rationalité qui ne doit pas être ravalée au sentimentalisme, à la pornographie, ni même à l'épanouissement personnel !!!
Il n'y aurait fondamentalement qu'un seul amour et non plusieurs formes (divisées entre bienveillance et possessivité, générosité et narcissisme, amour et amitié, charnel et sublime) car ces différentes formes s'interpénètrent.
L'homme se définit par l’être qu'il aime, on ne peut arriver à l'amour à partir de l'ego, c'est l'amour qui nous donne naissance comme sujet.
La haine de soi ?
Non seulement nous devons faire notre deuil de l'autonomie, mais on se suffit si peu de soi qu'on ne pourrait éviter d'avoir une certaine haine de soi et de nos insuffisances, à trop bien se connaître !
C'est par l'amour de l'autre, qui nous sauve de la haine de soi, que nous pouvons devenir aimables et nous aimer nous-mêmes. C'est le désir de l'autre qui nous fait vivre.
On est là encore dans une certaine ambiguïté. L'amour n'est pas de l'ordre de la réciprocité marchande mais du don inconditionnel (voire de la déclaration de guerre). Seulement il ne faut pas pousser le « non-réciprocité » à l'absurde jusqu'à rendre l'amour impossible.
On ne peut évacuer de l'amour le sentiment de reconnaissance.
Ce qui est vrai, c'est qu'un don ne doit pas viser la réciprocité immédiate ou le calcul et qu'il reste toujours une dissymétrie dans l'amour. Un tel amour heureux, réglé au plus près par la réciprocité, pourrait-il rester heureux ? En tout cas, il ne pourrait rester amour, puisqu'il relèverait d'emblée de l'échange et du commerce.
La "déclaration d'amour" aurait dans cette hypothèse toutes les apparences d'une avance unilatérale et arbitraire.
C'est une avance qui peut d'ailleurs être provisoire, dans la pure séduction, alors qu'elle se fait dans l'amour avance définitive, décidée à tenir la distance.
Mais il faut tout de même pour cela quelques assurances.
En dehors d'une boucle de rétroaction positive, d'encouragements mutuels, on se demande bien quel "je" constitué pourrait décider d'aimer, ou ce qui distinguerait le véritable amour du délire érotomane (qui prétendra qu'une personnalité lui a fait un signe qui l'engage).
Une avance trop unilatérale, et donc inconditionnelle, paraît même un obstacle à l'amour car l'autre perd toute particularité et toute initiative (il n'existe plus comme liberté ni comme désir).
Alors que les avances constituent la drague, on constate au contraire dans l'amour la feinte de l'indifférence, le contraire des avances pour s'assurer du désir de l'autre.
La décision d'aimer.

Je ne tombe pas librement amoureux et pourtant l'amour est toujours entièrement libre mais ce n'est pas une décision froide de la raison, une motivation rationnelle, plutôt une émotivité exceptionnelle qui nous saisit.
Alors qu'éthique et justice n'ont affaire qu'à l'universel, l'amour ne concerne qu'un événement singulier, toujours improbable voire qui semblait tout à fait impossible. Nul ne tombe amoureux involontairement ou par hasard.
La découverte de la "chair"...
Ma propre chair dépend de l'autre qui me la rend présente, désirable et désirante, incarnation pour l'autre.
La chair se constitue comme passivité, sensibilité qui vient de l'autre (se sentir senti), jouissance de la jouissance de l'autre (se voir dans son regard en même temps que sensation de plaisir ou de douleur).
La jouissance de l'autre nous éblouit et nous comble car elle nous donne corps, présence pleine et entière, épanouissement des sens.
En tant que chair, je prends corps dans le monde ; j'y deviens assez exposé pour que les choses du monde aient barre sur moi, en sorte qu'elles me fassent sentir, éprouver, voire souffrir leur emprise et leur présence.
La douleur me priverait de ma chair, si le plaisir ne me la donnerait.
Même s'il faut nuancer cette réfutation de l'auto-érotisme, on peut remarquer qu'en tant que jouissance de l'autre, la beauté essentiellement narcissique, ne devrait pas entrer en ligne de compte en amour (le phénomène de cristallisation du désir suffisant à parer l'aimée de tous les attraits).
Les paroles d'amour sont des actes, brisant la séparation des chairs, déclarations performatives (engagements), poétiques, ou transgressives, expression du désir de l'autre.
Se parler pour s'exciter - mais faire sortir de nous-mêmes en tant que chairs érotisées par des mots, aussi, voire surtout par des mots.
Un amour commence quand chacun parle à autrui de lui et lui seul, et de rien d'autre. Le processus ne dure qu'aussi longtemps qu'il dit encore !

La fin de l'amour (la finitude du désir).
L'amour partagé, le désir satisfait, confronte le désir à sa finitude et l'angoisse d'un vide qui ne laisse pas de traces.
Tout est à recommencer à chaque fois et menace de n'être plus que répétition mécanique, le passé écrasant le présent, l'indifférence finit par nous gagner malgré nous.
D'auxiliaire érotique, la chair devient un intermédiaire entre la personne et autrui. Personne n'a fauté : il s'agit précisément d'un défaut de personne.
Une fidélité indéfectible.

Malgré l'impossibilité de s'assurer de l'amour par des serments ou d'échapper à la finitude du désir, on reste toujours fidèle à nos amours.
C'est vraiment ce qu'on peut appeler une "bonne nouvelle", nous consolant de nos blessures d'amour, mais qu'il faut tout de même relativiser.
Pourtant ce n'est pas notre propre fidélité que nous avons en charge, c'est la fidélité de l'autre à qui nous donnons notre confiance et qui permet à l'amour de durer.
Etre aimé…réciproquement.
A la fin de ce texte l'expérience amoureuse, on peut penser avoir être aimé.
En fait, à présent, j'aime et je suis aimé,
je suis heureux.