05/02/2016 15:46
5 Mai 2010
Pauvre France… du foot. Un domaine peut-être moins important que d’autres, certes, mais qui n’est pas sans conséquences sur la fierté d’un pays
qui figure en bonne place parmi les puissances internationales du ballon rond.
L’affaire de
prostitution dans laquelle sont compromis trois des joueurs les plus aimés de l’équipe nationale – Sidney Govou, Karim Benzema et Franck Ribéry – est un nouveau coup dur pour une
opinion publique qui, depuis la finale de Coupe du monde perdue contre l’Italie en 2006, boude les Bleus. Les trois joueurs sont accusés d’avoir “fréquenté” une prostituée mineure. Il est vrai
que les Français ne sont pas les seuls à s’offrir quelques nuits chaudes. Il est vrai aussi qu’ils ont des responsabilités publiques et qu’une des filles, la splendide Zahia D., aurait été
mineure à l’époque des premiers rendez-vous, lorsque Ribéry la faisait venir – dit-on – en jet privé à Munich. L’affaire pourrait avoir des conséquences, y compris sur le plan
pénal.
La France, laïque et tolérante en matière de sexualité, est intraitable quand il s’agit de mineurs. Quoi qu’il en soit, la magie n’opère plus entre les Français et leur équipe nationale.
La France a toujours préféré le rugby au football, mais, depuis les années 1980, surfant sur la vague des succès internationaux, elle a fait des Bleus un motif de
fierté amplement justifié. La victoire au Mondial de 1998, puis aux championnats d’Europe en 2000, a porté au pinacle le mythe de l’équipe 3B – black, blanc, beur –, une équipe aux
couleurs d’une France multiethnique et multiculturelle. Une équipe qui renvoyait l’image d’une nouvelle identité, dans laquelle tous pouvaient se reconnaître. Puis vint La Marseillaise sifflée au
Stade de France, à l’endroit même où les Bleus avaient remporté le Mondial en 1998. Ces sifflets furent une sonnette d’alarme, attirant l’attention sur la condition sociale des banlieues et sur
la désaffection des jeunes Maghrébins vis-à-vis d’une équipe qu’ils ne ressentaient plus comme “leur”, mais comme le symbole d’une France dont ils se sentaient exclus.
L’amour pour les bleus est proportionnel aux victoires
L’image de l’équipe 3B a montré ses limites parce qu’elle ne correspondait pas à la réalité et parce que, en outre, elle était mise à mal par le vieillissement des champions et par une série de
défaites. Un président de région socialiste, Georges Frêche, s’est laissé aller à des plaisanteries malsaines sur la composition ethnique de l’équipe et donc sur sa représentativité.
Même l’immense Zinedine Zidane, d’origine algérienne, symbole du réveil des banlieues et icône publicitaire de grandes entreprises françaises, a perdu de son aura de champion
indiscutable et indiscuté après le fameux coup de tête contre Materazzi. Il est vrai que ce geste de Zidane a été en partie excusé par le fait qu’il avait réagi à une provocation. L’indignation
a, au contraire, été sans réserve après la main, volontaire et non sifflée par l’arbitre, grâce à laquelle le capitaine des Bleus, Thierry Henry, a marqué le but qui a éliminé l’Irlande du
prochain Mondial. Beaucoup de Français auraient voulu que la partie soit rejouée. Prostitution, geste déloyal, banlieues rebelles et champions sur le déclin peuvent-ils expliquer le sentiment
général ? Probablement. Mais, comme dans de nombreux pays, l’amour pour les Bleus est aussi proportionnel au nombre de victoires.
Peut-être Raymond Domenech est-il le seul véritable responsable de ce désamour ?
Contesté par le public et par les commentateurs, il reste cramponné à son fauteuil. Saura-t-il faire revenir le temps des victoires ? Les Français n’y croient
pas, mais Domenech reste impassible et consulte les astres pour sauver la patrie et son football.
En 1998, quand la France a remporté la Coupe du monde à Saint-Denis, les Bleus devinrent les icônes d’une société black-blanc-beur et de l’intégration réussie. Le Pen en fit la cible de ses
attaques : “Ils ne connaissent même pas La Marseillaise.” Pour toute réponse, l’équipe tout entière fit publiquement bloc contre lui au second tour de l’élection présidentielle de 2002. En
2005, le philosophe Alain Finkielkraut pouvait déclarer : “L’équipe nationale est en réalité black, black, black, et elle est la risée de l’Europe”, puis s’excuser… dans
l’indifférence presque générale. Le consensus et le mythe étaient brisés, la rupture était consommée.