05/02/2016 15:46
8 Mars 2016
L’odeur de l’humus nous remet sur pied dans la relation à la Terre.

L’odeur et le parfum rencontrent ce qui constitue la matière. Le parfum a en quelque sorte la dimension primale de la sensualité terrestre.
Le caractère apparemment frustre et organique de l’odorat fait qu’il a souvent été rejeté. Par la religion et la morale tout d’abord, parce que la sensualité éveillée par l’odeur serait sensée appeler l’animalité en l’homme.
Mais le discrédit de l’odorat est très injuste, car il ne prend pas en compte toute la richesse sensible qu’il nous découvre.

Nous pouvons dire qu’il existe un niveau subtil de l’odorat, mais qui est très peu pris en compte et très peu éveillé chez la plupart d’entre nous.
Le domaine du relatif est dans sa nature même un flux mouvant dans lequel nous pouvons découper des objets et il est aussi par nature voué au changement, de l’apparition, au maintien, puis à la disparition.

L’odeur implique une manifestation phénoménale, dans sa donation qualitative, avec son caractère diffus.
Elle est l’épanouissement d’une présence sensible et la disparition du phénomène vers sa fin. Les créations de la Nature les plus éphémères, les fleurs ont pour elle leur beauté splendide et… la fragrance du parfum.
L’odeur est entièrement qualitative et subjective et elle l’est tellement qu’elle n’entre que difficilement dans des concepts permettant de la désigner.

Il y a bien une sensation dans l’odeur, la sensation est une impression. On ne peut pas le faire pour affirmer si une odeur est oui ou non grasse.
L’odorat est un ressenti qui n’exprime pas une pensée, mais n’exprime que lui-même.
S’il nous fallait trouver quelques moyens ramener à la vie une personne égarée dans des pensées folles, nous penserions certainement l’inviter à toucher la terre, mais aussi à respirer l’odeur des pins, le parfum des fougères, ou par exemple, des feuilles de citronnelle quand on les écrase entre ses doigts, ou encore le parfum sublime de la fraise des bois au creux de la main.
Le parfum retient et arrête, au milieu de la Nature.

Bien sûr, on peut marcher dans une forêt enfermée dans un train de pensées et ne faire attention à rien.
Celui qui est excessivement « dans la tête » peut devenir presque insensible au niveau de l’odorat.

Mais ce qui est remarquable, c’est que l’invitation de l’odeur est toujours là, mouvante, constante et très insistante, et il suffit d’un léger espace entre deux pensées pour que la prégnance de l’odeur nous atteigne.
C'est un des services que nous rend l'odorat que de nous inviter à sentir là où nous aurions tendance excessivement à penser.

Il est superficiel de croire que l’odorat est un sens mineur et qu’il a peu à nous apprendre.
Il n'est pas fait pour stimuler le concept, mais il entre dans le royaume de la sensation brute. Il y a là une intelligence.
En fait, c’est surtout une question de présence dans l’odorat, car seule une immersion profonde dans la présence donne relief et profondeur à l’odorat.
Relié au goût et à la vue dans le domaine de la sensation, il est relié à une intelligence qui suffirait souvent à nous protéger de mauvaises surprises.
Mais cette intelligence-là est avant tout instinctive.
Il y a une corrélation entre mauvaise odeur et putréfaction, entre mauvaise odeur et effet de lourdeur et d’inertie dans l’assimilation des aliments.
Ce n'est pas vraiment l'intellect qui fait cette corrélation quand elle est vivante

Si nous étions assez disponibles pour nous fier réellement à notre nez, nous saurions prévenir bien des expériences désagréables.
Il faut toujours flairer la nourriture avant de la manger et être attentif aux messages que nous envoient les sens.
Le corps n'est pas si stupide, si « bête » qu'on le dit.

En tant qu’être humain, nous n’avons certes pas l’odorat des canidés, et de certaines races d’animaux. Mais l’odorat humain est tout de même extrêmement efficace et subtil.
Il est possible (sans forcer le jeu de mots) de pressentir à travers l'odorat l'objet, la chose que nous ne voyons pas encore.

L’homme s’est dégagé de l’odorat, tandis que les autres espèces sont restées très ancrée dans le système olfactif, parce que l’être humain, sur le plan mental, marche davantage à l’œil et à l’oreille qu’au nez.
D’où la tendance, dans une société de plus en plus artificielle, à privilégier le visuel et l’auditif, les deux sens les plus liés à la pensée. L’univers fondé sur la pensée est donc très aseptisé de toute odeur !!!
Il a fallu stériliser les objets et la nourriture et dans la foulée, traquer les mauvaises odeurs. Ce pourrait être l’attitude d'une sorte d’érudit n’ayant pour territoire que les dictionnaires et les livres et de fanal que celui donné par le langage.
Mais attention, il deviendrait aussi ce que nous voyons dans les jeux vidéo ou à la télévision : beaucoup d’images et du bruit, mais pas d’odeur.

Un monde purement virtuel, purement mental. L’odorat est ce qui « risque » de nous sortir du virtuel : si la télévision se met à fumer ou si le plat de nouilles brûle dans la cuisine !
Il nous ramènerait les pieds sur terre, alors que plongé dans le spectacle, ce qui nous importe, c’est avant d’être dans un ailleurs. Notre technologie ne sait pas encore synthétiser efficacement le royaume de l’odorat.
Elle est encore très au-dessous de ce qui se produit en nous chaque nous dans un monde onirique.
Elle aimerait virtualiser tous les sens et nous plonger dans une quatrième dimension entièrement abstraite et nous couper de toute vie concrète.
L’odeur est l’intelligence des fleurs
et, de surcroit, notre langage ne vaut rien
pour décrire le monde des fragrances…