05/02/2016 15:46
21 Octobre 2014
À partir du moment où on en est "atteint", c'est comme si on n'avait plus de place dans l'univers des autres. On est neutralisé par une politesse et un respect où il est facile de déceler le refus d'entendre les aînés et de les considérer comme des adultes véritables.
Il n'est pas nécessaire de réfléchir longuement pour constater que la société s'occupe des "aînés" de la même façon que des enfants: elle les garde occupés et décide tout pour eux.
Ces raisons sociales sont déjà de bonnes raisons pour refuser la vieillesse de toutes nos forces. Mais elles ne sont pas les plus importantes. En réalité, le fait de vieillir nous confronte, nous prive et nous menace dans ce que nous avons de plus cher.
C'est surtout cette bataille intérieure qui nous pousse à refuser cette étape de notre vie.
Pendant une grande partie de notre vie, l'âge correspond à un accroissement de nos capacités. Nos limites physiques, intellectuelles, professionnelles et sociales sont continuellement repoussées pendant une quarantaine d'années.
Mais peu de temps après, c'est le phénomène inverse qui se manifeste. Nos forces commencent lentement à diminuer, nous n'avons plus autant d'endurance et d'énergie qu'auparavant. Insidieusement, nos limites commencent à se faire sentir plus souvent et à rétrécir nos possibilités
Notre mémoire n'est plus aussi fiable, notre concentration n'est plus aussi facile à soutenir. Notre endurance diminue dans l'effort intellectuel comme dans l'effort physique.
Déjà inquiétés par nos limites plus contraignantes, nous pouvons facilement nous exclure discrètement des groupes les plus intéressants et les plus dynamiques. L'expérience accumulée ne suffit plus tout à fait à compenser pour les nouveautés que les « jeunes » apportent avec eux.
En plus de nous forcer à admettre nos limites, le fait de vieillir nous prive de plusieurs plaisirs qu'on prenait jusque là pour acquis. Considérée sous cet angle, la vieillesse nous lèse directement dans la qualité de notre vie.
Dans la plupart des cas, ces privations se manifestent d'abord physiquement. Pour certains, c'est la fréquence plus grande des malaises et maladies physiques qui constitue la première forme de cette privation.
Alors qu'on considérait notre santé et notre bien-être physique comme un état normal auquel les exceptions étaient rares, on découvre peu à peu que les moments où nous en sommes privés sont de plus en plus nombreux.
On ne peut commettre d'imprudences sans se faire mal. Et même lorsqu'on ne fait rien d'inhabituel, on se retrouve souvent avec des douleurs ou des maladies. Le malaise devient presque l'état le plus normal.
Et plus on avance en âge, plus on perd des proches auxquels on tenait. Nos parents, nos amis et nos collègues sont de plus en plus nombreux à tomber malades ou à mourir.
C'est comme si nos liens avec les personnes qui nous entourent devenaient plus fragiles, chaque personne pouvant toujours nous être enlevée par la maladie. Le fait de renoncer à des personnes auxquelles nous étions attachés devient un défi de plus en plus fréquent.
Et avec l'affaiblissement qui fait partie du vieillissement, on est menacé par des dangers de plus en plus nombreux. Nos forces diminuées nous permettent moins bien de nous défendre devant les multiples agressions qui font partie de la vie. Nous sommes moins forts devant la maladie, mais également devant les personnes qui veulent nous contraindre à suivre leur volonté.
C'est de plus en plus régulièrement qu'on a le sentiment d'être sans défense.
Et au fond de toutes ces vulnérabilités qui prennent une place croissante dans notre quotidien, on entrevoit à l'horizon la perte d'autonomie et la mort qui approchent irrémédiablement.
On repousse autant qu'on le peut ces questions désespérantes, mais les événements qui les rappellent à notre attention se font de plus en plus nombreux, de plus en plus fréquents.