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ANDREBIO

05/02/2016 15:46

La presse est le quatrième Etat démocratique du "Royaume France".

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UN GROS titre barre la une d'un quotidien de province un jour de grande manifestation sociale : « Crise sociale : 74 % des Français pensent que ça va durer ».

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Les médias font-ils l'opinion publique comme le dénoncent régulièrement les responsables publics - hommes politiques ou autres -, notamment ceux qui voudraient bien pouvoir peser sur cette même opinion publique et déplorent, impuissants, le pouvoir, qu'ils jugent exorbitant, des journalistes en ce domaine ou, à l'inverse, les journalistes ne sont-ils pas seulement, comme ils le prétendent pour s'en défendre, que de simples « porte-parole de l'opinion » ?

En d'autres termes, peut-on dire que les journalistes font leur travail d'information en relations étroites avec les attentes de leurs lecteurs et qu'en définitive, ils ne font que dire tout haut ce que « le peuple » pense tout bas ?

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Bref, ne fait-on pas un mauvais procès aux journalistes en leur reprochant d'être les seuls manipulateurs de l'opinion ? 

Tous les acteurs du jeu politique ne cherchent-ils pas à la manipuler ou, pour le moins, à l'influencer. En fait, cette interrogation en forme de reproche n'est pas récente.

Le débat est récurrent et est comme consubstantiel à l'existence même de la presse parce que celle-ci, en tant que diffuseur, ne peut pas être, qu'elle le veuille ou non, un simple témoin du monde.

La puissance de suggestion et de diffusion des médias audiovisuels en fait même aujourd'hui un nouvel acteur politique à part entière.

Ne mettons pas en cause ni le fait que les Français aient cette opinion, ni la méthode pour le mesurer, ni la forme parfaitement claire. Mais on peut s’interroger sur l’effet produit.

À lire ce résultat, présenté avec toute la force d’un fait massif, on se convainc que l’opinion est convaincue de la durée de la crise, c’est-à-dire que les Français constatent que la crise est durable.

Cela induit qu’elle est réelle et forte et qu’il n’y a rien à faire contre.

Cela peut même induire de la sympathie pour les acteurs de la crise : les syndicats ont bien raison de s’opposer aux projets puissants quelquefois pervers du gouvernement.

Ou, le gouvernement a bien raison de ne pas céder à la démagogie des syndicats. Renforcer de telles opinions, c’est par exemple convaincre les indécis du bien-fondé des manifestations, les inciter à y aller et donc en assurer le succès.

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On mesure là le rôle que la presse peut jouer, non seulement pour relater ce qui se passe, mais pour en infléchir le cours.

Et, avant elle, ceux qui commanditent le sondage qui, révélant l’état de l’opinion, va permettre cette influence en retour sur elle. Où le propos informatif devient « performatif ».

Du reste, on pourrait citer des exemples inverses (peu connus précisément parce que ce sont des exemples de silence.

J’ai le souvenir, au début des années 80, d’une entreprise de 800 salariés (le nom de l'entreprise m'échappe) qui a été liquidée sans que ceux-ci soient secourus, alors que la presse et la France s’étaient presque en même temps mobilisées des semaines durant pour défendre l’emploi à la liquidation d’une entreprise de moins de 100 personnes.

Sans doute, ces errements ne mettent pas spécialement en cause l’usage des chiffres et donc il s’agit d’un problème plus vaste, de communication et d’émotion.

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Il reste que les chiffres y sont parfois convoqués comme dans le cas présent, comme vecteurs de l’influence de l’opinion sur elle-même.

Qu'on le veuille ou non.

Mais il y a plus. Il y a quelque naïveté aujourd'hui à s'interroger sur les rapports entre d'une part ce que l'on appelle « l'opinion publique » et d'autre part la presse au sens large et notamment à se demander si les journalistes « fabriquent » (au sens péjoratif du terme) ou non l'opinion.

Il existe bien évidemment des relations entre ce que les médias produisent en permanence et ce qui est saisi comme opinion publique.

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Le problème est de savoir quelle est la nature de cette relation.

Si l'on se pose ce type de question, c'est en effet en grande partie parce qu'il existe une perception double et ambiguë à la fois du rôle de la presse et de la nature de l'opinion publique, la presse et l'opinion publique étant l'objet de discours contradictoires.

La presse peut être « bonne » lorsqu'elle contribue, comme on dit, à la « formation de l'opinion » en informant les lecteurs qui sont aussi des citoyens.

La presse est alors conçue comme une institution indispensable au bon fonctionnement de la démocratie, fonctionnement qui suppose la liberté d'expression et d'information.

Mais la presse peut être également, pour des raisons soit mercantiles soit politiques, la pire des choses parce qu'elle peut diffamer, mentir, désinformer

(on invoque alors les campagnes de presse, la propagande, etc).

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Mais, ce que l'on appelle « opinion publique » est une expression tout aussi ambiguë puisque cette notion est une notion politiquement intouchable en tant que principe de légitimité politique que les responsables politiques invoquent comme tel (« l'opinion publique » renvoie toujours un peu à la « volonté du peuple »).

Les hommes politiques ne peuvent ni l'ignorer ni la condamner.

Mais cette même opinion publique est aussi l'opinion du plus grand nombre, l'opinion du peuple voire de la populace. Elle est volatile, inconstante, ignorante.

Les hommes politiques doivent alors moins la suivre aveuglément que s'en accommoder et dans la mesure du possible la guider, la convaincre, l'éduquer.

On voit que la distance qui sépare la démocratie de la démagogie ou de la manipulation n'est en fait pas très grande.

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Et l'on peut donner autant d'exemples convaincants d'un côté que de l'autre.

Du côté positif, et en nous tournant vers le passé et vers la presse écrite, on peut évoquer le rôle majeur et fondateur joué par la presse dans la révision du procès de Dreyfus (grâce notamment à l'article célèbre, « J'accuse », de Zola paru « à la une » du quotidien L'Aurore).

Mais on peut tout aussi bien illustrer le côté négatif des médias, soit, pour prendre un exemple récent et qui concerne plus spécifiquement les médias audiovisuels, la « couverture » (dans tous les sens du terme) de la guerre du Golfe ou encore l'acharnement de la presse à scandale qui traque la vie privée des personnages publiques.

Ces deux exemples contrastés illustrent en fait les deux situations extrêmes entre lesquelles se situent ordinairement les médias.

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La presse peut mobiliser l'opinion pour empêcher une injustice en faisant basculer celle-ci en faveur de l'innocent.

On sait le rôle non négligeable qu'elle a joué, dans la période récente, en tant que soutien des juges dans les affaires de corruption des milieux politiques tant en France qu'en Italie.

Mais la presse peut, par exemple dans une situation de crise internationale, servir le pouvoir en place et n'être, malgré les journalistes et sans qu'il soit nécessaire d'instaurer une censure politique explicite, qu'un simple instrument de propagande qui, en définitive, est destiné moins à informer qu'à tromper l'opinion et à soutenir la politique du pouvoir en place (que cela soit ou non pour une « bonne cause », là n'étant pas le problème).

L'effet de publication et de diffusion élargie qu'exercent, notamment sur le jeu politique, les médias a été d'emblée suffisamment perceptible pour que la presse et les journalistes aient été très tôt, de la part des puissances sociales, l'objet « d'attentions », c'est-à-dire de pressions et de contrôles divers visant à peser sur la production de l'information et sur les opinions diffusées.

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La presse a toujours été un enjeu de lutte majeur pour les acteurs politiques qui, de diverses manières, cherchent à mettre « de leur côté » les journalistes (ou du moins ceux des supports de presse les plus importants), dans les régimes de type autoritaire, par la contrainte directe en instaurant un régime de censure préalable, et dans les régimes de type démocratique, par la mise en œuvre de stratégies douces ou à caractère incitatif (séduction, campagnes de communication, etc).

Il reste que l'existence de pressions d'origine politique sur le milieu journalistique est une donnée constante.

Seuls varient les moyens mis en œuvre qui dépendent de ce qui est socialement et politiquement acceptable à un moment donné du temps dans un système politique donné.

Mais si le problème n'est pas nouveau, on peut se demander pourquoi il se trouve de nouveau posé aujourd'hui avec insistance.

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C'est parce que deux transformations majeures ont profondément modifié l'économie générale de la production et de l'expression de ce que l'on appelle « l'opinion publique », et, par-là, le fonctionnement même du marché des opinions et par là du champ politique.

Corrélativement à cette montée en puissance de la télévision dans le champ journalistique, on a vu se multiplier des instituts de sondage qui ont tout aussi profondément pesés sur la représentation que les milieux politiques et journalistiques pouvaient se faire de « l'opinion » et par là sur la relation entre les médias et celle-ci.

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En effet, avant que les sondeurs ne mettent en place leur technologie spécifique (questionnaires standardisés à questions fermées, plan de tirages d'échantillons représentatifs, coefficients de redressement, etc.)...

Ils expriment « l'opinion publique » sous la forme de pourcentages incontestables qu'on lui connaît aujourd'hui, celle-ci était une notion vague à contenu variable que les journalistes et les hommes politiques manipulaient en fonction de leurs intérêts propres.

Chaque acteur du jeu politique - homme politique, journaliste, syndicaliste, etc. - pouvait appuyer ses propos en invoquant « l'opinion publique », expression qui n'était qu'une simple clause de style politique permettant de donner plus de poids à sa propre opinion sans qu'il soit possible ni nécessaire d'apporter une preuve quelconque validant cette invocation.

L’opinion appelée publique.

Tout le monde ne s'accordait pas vraiment sur ce qu'il convenait d'appeler « opinion publique » :

les hommes politiques pensaient principalement à l'opinion qui a cours « dans les milieux bien informés » alors que les syndicalistes se référaient surtout à la mobilisation des salariés et que les journalistes pensaient principalement à leurs lecteurs (et même, plus précisément encore, aux lettres de leurs lecteurs).


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Au cours des années, dans la foulée des sondages préélectoraux pour l'élection présidentielle qui avaient impressionné par la précision de leur prévision, nombre de sondages visant à connaître « ce que pensaient les Français » sur les sujets les plus divers...

Ils furent alors commandés par la presse, qui en publia les résultats avec des interprétations sommaires et souvent contestables.

La notion « d'opinion publique », - qui est, il faut sans doute le rappeler, une notion politique et non un concept scientifique - a alors assez rapidement changé de contenu.

Elle n'était plus cette opinion que les élites dirigeantes pouvaient prêter au peuple, parfois de bonne foi, mais sur la base d'indices souvent hasardeux (une conversation avec un chauffeur de taxi, une discussion avec des militants, la lecture de la presse, une manifestation de rue impressionnante, les résultats d'une consultation électorale, etc.).

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Elle a pris un sens nouveau à prétention scientifique : les sondeurs ont imposé leur définition de l'opinion publique, une définition qui se veut objective parce que parfaitement exprimable sous forme chiffrée.

L'opinion publique est en effet aujourd'hui identifiée à la distribution majoritaire des réponses à une question d'opinion.

 Si un relatif accord s'est fait sur la construction, par les instituts de sondages, de la notion d'opinion publique, c'est parce que ceux-ci ont importé dans leurs enquêtes la logique politique du vote, mais à l'échelle réduite d’un simple échantillon national de population (1000 personnes environ et le plus souvent) :

Pour connaître l'opinion publique, il suffit de faire des référendums sur tous les sujets qui font problèmes.

Les instituts de sondages sont devenus, du même coup, les gardiens et les garants prétendument impartiaux de cette nouvelle conception de l'opinion en politique.

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Ils se veulent des témoins, des arbitres et, selon une métaphore qu'ils affectionnent, ils prétendent seulement « prendre le pouls » ou « la température » de l'opinion.

Ce n'est pas le lieu ici de montrer en quoi cette prétention est loin d'être justifiée ni pourquoi les enquêtes des instituts de sondage, et surtout les commentaires qu'ils en font, sont d'un point de vue scientifique très contestables.

On se contentera ici de constater que les politologues ont (provisoirement) réussi à convaincre les milieux politiques et journalistiques que « l'opinion publique » était bien ce qu'ils mesuraient par leurs enquêtes et qu'il était désormais possible d'en suivre les fluctuations avec précision mois après mois.

Poser une question d'opinion et interpréter les réponses précodées qu'elles déclenchent ne sont pas des choses simples, en tous cas pas aussi simples que ne semblent le croire les politologues.

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Pierre Bourdieu a montré, il y a plus de 25 ans, que les sondages d'opinion tels qu'ils sont pratiqués et tels qu'ils sont utilisés se prêtent particulièrement aux impositions de problématiques (inhérentes à la formulation même de toute question) ainsi qu'aux détournements, plus ou moins conscients, du sens des réponses.

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La confusion sur la valeur des sondages d'opinion réside en partie dans le fait que toutes les enquêtes réalisées par les instituts de sondage ne sont pas des enquêtes d'opinion (bien que souvent les journalistes les rangent indifféremment dans cette catégorie) :

Nombre d'enquêtes visent seulement à saisir des comportements ou à mesurer des pratiques (c'est le cas des sondages préélectoraux ou des sondages d'audience), et, dès lors qu'ils sont techniquement bien réalisés, ces sondages, purement factuels, fournissent des données relativement fiables et souvent utiles du strict point de vue des usages politiques qui en sont faits.

A la condition toutefois d'être correctement interprétés ce qui est loin d'être le cas comme on a pu le voir lors du référendum sur le traité de Maastricht en 1992, les responsables politiques ayant confondu sondages d'opinion et référendum, ou plus récemment lors de la campagne présidentielle de 1995.

La relation médias / opinion publique.
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Ces remarques préalables permettent de poser maintenant, de manière moins vague, moins idéologique et plus concrète, la question des relations entre la presse et l'opinion publique.

On voit que le véritable problème est celui des rapports qui se sont instaurés depuis une vingtaine d'années entre un champ journalistique de plus en plus dominé par la télévision et par les contraintes économiques (pour ne pas dire financières.

Cette « opinion publique » très particulière qui est définie et construite au jour le jour par les instituts de sondage et, au-delà, en fait, par les publicitaires ou les spécialistes en communication politique.

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Les sondages qui sont commandés par les responsables politiques et par les médias visent, en effet, moins à connaître l'opinion publique qu'à savoir, à des fins essentiellement de marketing, ce que le public (ou l'électeur) aime voir ou entendre dans le but de fabriquer des programmes (politiques ou de télévision) ajustés à ses attentes ainsi construites.

Autrement dit, la presse et les politiques commandent et publient des sondages pour mieux se vendre et pour mieux répondre aux demandes les plus immédiates du public et des électeurs.

Les instituts de sondages, dont l'activité première, et aussi de loin la plus importante, était et reste le marketing économique, ont en fait transposé subrepticement leurs méthodes à la politique, faisant de l'homo politicus un consommateur d'idées, de slogans ou d'images politiques.

La politique, à travers la technique du sondage, tend à être traitée et perçue à travers les schèmes de l'économie : les hommes politiques sont (aussi) des « produits » ayant une « image de marque » souvent élaborée par des spécialistes en communication issus de la publicité, et les thèmes des campagnes électorales sont souvent choisis après avoir été « testés » auprès de « panels » d'électeurs.

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Ce n'est sans doute pas un hasard si sondeurs et journalistes recourent aux mêmes justifications pour répondre aux critiques qui leur sont faites.

Ils sont, en effet, parties intégrantes d'un même système qui tend à être dominé plus ou moins directement par des contraintes d'ordre économique.

Les options politiques, dans le champ journalistique, et surtout dans les médias à grande diffusion, tendent à être comme neutralisées par la soumission aux lois du marché.

Les journalistes, qui sont soumis à l'audience mesurée par les sondeurs, sont condamnés plus que par le passé à fabriquer de l'information solvable.

Les uns comme les autres invoquent donc l'opinion et sa réalité qui serait incontournable et scientifiquement mesurable et mesurée.

Minimisant leurs rôles, ils se font les simples serviteurs objectifs de la volonté populaire que la science permettrait désormais de saisir avec précision.

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Les présentateurs des journaux télévisés se sentent soumis, chaque jour, au jugement des téléspectateurs qui, en choisissant telle chaîne plutôt qu'une autre, émettent une sorte de vote quotidien pour tel ou tel journal télévisé.

Les journalistes expliquent ainsi qu'ils sont bien obligés de traiter de sujets qui intéressent l'opinion et même qu'il est « démocratique » de procéder ainsi car, disent-ils, au nom de quoi imposerait-on des programmes qui n'intéresseraient personne ?

Quant aux sondeurs, ils répondent à ceux qui se plaignent du nombre de sondages et de la manipulation dans la rédaction de certaines questions ou dans la présentation des résultats, qu'il s'agit là d'une réaction « obscurantiste » et que « casser un thermomètre n'a jamais fait descendre la fièvre ».

On voit la relation étroite qui, par le biais de l'économie, s'établit entre la production de l'information et les processus de formation de l'opinion.

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Si certains prêtent sans doute trop aux médias et aux sondeurs en en faisant les démiurges tout puissants qui, ex nihilo, fabriqueraient une opinion publique de complaisance, ces derniers, à l'inverse, tendent cependant à minimiser beaucoup trop leur pouvoir propre, et donc leur responsabilité, en ce domaine.

Peut-on, en effet, raisonnablement soutenir que la vie politique ne serait guère différente si cette opinion publique des sondeurs n'existait pas ?

Peut-on sérieusement prétendre que les sondages ne seraient utilisés, par les médias, qu'à des fins strictement démocratiques, qu'ils viseraient seulement à satisfaire le légitime besoin d'information des citoyens, à alimenter l'indispensable débat public et ne visent pas, en fait, des fins principalement mercantiles ou pour le moins cyniques ?

Un pouvoir symbolique spécifique
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En fait, ces deux positions antagonistes ne sont pas fausses à la condition de dire qu'elles sont vraies toutes les deux, mais en même temps.

Ces représentations opposées ont, en effet, chacune un fondement social et renvoient à des réalités et des expériences indiscutables.

Tout, dans la pratique la plus ordinaire des journalistes, est là pour leur rappeler qu'ils ne font pas l'opinion qu'ils veulent et même qu'ils doivent souvent lui obéir pour qu'elle ne se détourne pas d'eux.

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Mais, si les journalistes ne peuvent pas fabriquer des scandales sur commande, d'un autre côté, les responsables politiques ne rêvent pas lorsqu'ils voient se développer, en corrélation étroite avec des campagnes de presse plus ou moins concertées...

Des mouvements d'opinion sui generis qui peuvent être constatés et dûment mesurés par des sondages.
La confusion réside en fait dans une double erreur de perspective qui est souvent commise en ce domaine.

D'une part, parler du « pouvoir des journalistes » est un raccourci dangereux dans la mesure où ce pouvoir n'est pas celui des individus pris isolément (un journaliste n'a en soi pas de pouvoir)...

Mais celui qui découle du fonctionnement même du champ journalistique compte tenu de sa structuration interne et de sa relation aux autres champs (et notamment au champ politique) à un moment donné du temps.

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D'autre part, le pouvoir spécifique dont dispose le champ journalistique n'est pas de créer ou de susciter des mouvements d'opinion totalement artificiels.

Mais si les médias travaillent sur une matière qui leur préexiste, ils effectuent, à partir de courants sociaux préexistants mais informes et non unifiés un travail de mise en forme qui est décisif, notamment d'un point de vue politique.

Il suffit pour s'en convaincre de voir le traitement que les médias font des banlieues en difficultés. Autrement dit, il n'est pas faux de dire que les journalistes participent largement, de manière collective, à la formation de l'opinion à condition de préciser qu'ils font l'opinion publique.

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Ils expriment explicitement ce qui est souvent de l'ordre du privé ou même de l'indicible, donnent des mots aux choses, nomment, désignent, sélectionnent, bref, opèrent un travail d'explicitation des opinions latentes, des malaises informulés voire des pulsions refoulées ou censurées du public qu'ils visent.

C'est ce travail de mise en forme qui a été profondément modifié dans la période récente.

1) La production de l'information tend à être dans une relation de dépendance croissante à l'égard de l'économie et par là des attentes de ce que l'on appelle le « grand public ».

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La législation qui, à la Libération, avait essayé de faire en sorte que les entreprises de presse ne soient pas des entreprises « comme les autres » (en distribuant des aides à la presse et en faisant en sorte que les journalistes aient une existence reconnue et un droit moral face aux propriétaires des journaux), n'a pas pu résister longtemps aux transformations technologiques et à la concurrence.

L'information a un coût de plus en plus élevé et ce sont les journalistes eux-mêmes qui sont aujourd'hui incités à raisonner comme des gestionnaires, la production de l'information étant de plus en plus dépendante de sa rentabilité économique potentielle.


2) Dans ce nouveau contexte dominé par la recherche de l'audience maximum et par une concurrence très forte et en partie déréglée, la technologie des sondages est venue à point pour rationaliser les stratégies de rentabilité économique maximum. Les rédactions en chef font procéder régulièrement à des enquêtes auprès des lecteurs et des téléspectateurs pour déterminer les sujets « qui marchent ».

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Il faut reconnaître à ces enquêtes une efficacité pratique certaine, celles-ci étant devenues un instrument majeur de gestion et de marketing de nombreuses entreprises de presse.

A cet égard, les discussions récentes sur les codes de déontologie pourraient bien être l'ultime réaction d'une profession de moins en moins autonome malgré les apparences, l'indépendance politique ayant été largement remplacée par une forte dépendance économique, le poids de la demande l'emportant de plus en plus sur celui de l'offre.

C'est dire que les médias, loin de faire l'opinion, ont plutôt tendance à courir après.
Dans la lutte que mènent les professionnels de l'information contre certaines « facilités » (du point de vue de la qualité de l'information) qui sont comme appelées par la logique même de la diffusion dans les grands médias audiovisuels (faire vite, faire simple, émouvoir, ne pas déplaire, éviter de susciter des protestations, etc.), la technologie des sondages d'opinion pèse lourdement sur les journalistes et rarement du côté des rigueurs qu'imposerait une stricte déontologie.

Les sondages sont en effet du côté du marché, du nombre, et par là, le plus souvent, incite à la démagogie ou si l'on veut à une forme cynique de « réalisme démocratique ».

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La pratique du sondage est une forme moderne de « justice populaire » qui consiste à tout soumettre aux voix « du peuple », le plus souvent consulté en parfaite méconnaissance de cause.

Les instituts de sondage enregistrent comme un fait, des opinions qui sont en réalité, pour une large part, le résultat du travail de mise en forme que le champ journalistique produit par son fonctionnement même.

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Les sondages font automatiquement pression sur la production de l'information et constituent une sorte de rappel à l'ordre permanent des lois du marché des opinions et donc de celles du marché économique.

Ils contribuent par-là à affaiblir la frontière toujours fragile qui sépare le travail d'information proprement dit, qui peut ne pas rencontrer les attentes du « grand public », des produits simplement inspirés par les techniques du marketing.

Là se trouve sans doute aujourd'hui le vrai problème.

La presse a dû se défendre par le passé contre la mainmise des politiques. Parviendra-t-elle dans les années à venir à résister aux pièges beaucoup plus dangereux car moins visibles et en soi moins révoltants éthiquement que lui tendent les lois anonymes et sans morale du marché économique

Le journalisme,

c'est le contact et la distance.

 

La presse est le quatrième Etat démocratique du "Royaume France".
La presse est le quatrième Etat démocratique du "Royaume France".
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