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ANDREBIO

05/02/2016 15:46

Fausse alarme à propos de l’Islam en France !

2012-02-06T194008Z_1_APAE8151IMY00_RTROPTP_3_OFRTP-FRANCE-C.JPGL’islam en France

 

C’est un clergé minuscule (2000 imams, pour 20.000 prêtres), par ailleurs extrêmement divisé, et une petite communauté de croyants : dans les enquêtes de l’INED, un peu plus de 2 millions de personnes se déclarent musulmanes, soit trois fois moins que les « 5 ou 6 millions » estimés sur la base d’une extrapolation (douteuse, tant statistiquement que politiquement) des origines géographiques; et si près de 90 % d’entre elles observent le ramadan, la moitié ne fréquente pas les mosquées.

 

Dans ces conditions, comment accorder le moindre crédit à la crainte d’une islamisation de la société française, fantasme inversé de la colonisation ?

 

Qui croit sérieusement que la France peut un jour devenir une république islamique ? Comment oser comparer la puissance de l’Église catholique à la fin du XIXe siècle avec cette communauté musulmane de France, majoritairement très pauvre, encore largement marginalisée, multiplement divisée, aussi incertaine de son passé que de son avenir ?

 

separationapmcj.jpgLes laïcards d’aujourd’hui sont à maints égards comparables aux bonapartistes de 1848 et aux soixante-huitards qui se voulaient tous « juifs allemands » et tous « résistants » : d’une tragédie, ils font une farce. La laïcité de combat avait un sens fort et juste lors des premières décennies d’installation de la IIIe République, ou même, pour prendre une échelle plus large, de la Révolution française jusqu’à la fin du gaullisme. Il s’agissait de lutter non seulement contre la rémunération publique des ministres des cultes mais tout autant contre l’influence profonde et presque organique de l’Église catholique sur le fonctionnement et la représentation de l’État, en particulier dans l’éducation et les mœurs.

Une telle laïcité a peut-être encore un sens fort dans la plupart des pays à majorité musulmane, en Israël, dans le sud des États-Unis d’Amérique, ou même encore dans certains pays européens comme l’Italie (que l’on pense à la querelle récente, et perdue, des crucifix dans les écoles publiques).

 

Mais elle n’a pas de sens en France. Pas aujourd’hui. Hier sans doute, peut-être demain, mais pas aujourd’hui !

 

eb17f7c2-7e72-11e1-8b5f-0ea2e1fb849d-493x328.jpgCertes, peut-t-on dire - c’est l’inquiétude de nombre d’immigrés et de réfugiés politiques laïques, algériens, tunisiens, égyptiens… -, l’islam de France est aujourd’hui encore faible mais l’islam mondialisé est puissant, inquiétant : l’enjeu est international, veiller à la laïcité en France c’est soutenir les laïques du monde entier.

 

Mais comment prétendre vouloir exporter le modèle laïque français à l’ensemble de l’Oumma, de la communauté mondiale des musulmans, en en faisant en France un objet de stigmatisation de cette même communauté ?

 

Plus sérieusement encore, comment prétendre défendre la laïcité au nom de la démocratie ?

 

Hamadi-Redissi.jpgHamadi Redissi, professeur de droit tunisien, rappelle, dans un livre remarquable, combien une telle identité entre laïcité et démocratie est loin d’aller de soi. 

 

En Turquie, les tenants de la laïcité, c’est l’armée, dont le sens démocratique n’est pas toujours évident, tandis qu’au Liban le premier à vouloir mettre fin au régime confessionnel (qui répartit les pouvoirs de l’État entre les trois grandes communautés libanaises - chiite, sunnite et chrétienne — et interdit donc d’avance toute constitution ouvertement laïque) est Nasrallah, le chef du Hezbollah.

 

D’où le « paradoxe libanais » :« le factionnalisme protège une laïcité au rabais tandis qu’une vraie laïcité ferait probablement basculer le pays dans une république islamique ».

 

Et Redissi va encore plus loin, en montrant combien la laïcité au sens propre, c’est-à-dire la séparation de l’Église et de l’État, n’est sans doute pas une solution pour l’islam : « au fond l’islam est miné par un paradoxe non pensé : être une religion sans Église [même le chiisme refuse de se définir comme une Église], et cependant réfractaire à la séparation ».

Si on réfléchit bien, c’est un problème qui n’a rien à voir avec celui de la laïcité.

 

C’est peut-être même un problème dramatique, mais pour les pays musulmans, ce qui n’a rien à voir avec la France.

 

debatlaicite000_Par6177086_0.jpgPeut-être trouverait-on moins suspects, sinon plus convaincants, nombre des nouveaux ralliés au drapeau de la laïcité s’ils étaient plus équitables : s’ils s’inquiétaient par exemple davantage de la prégnance du christianisme dans les discours officiels et autorisés que de la présence de l’islam dans la société française. Car au cours des dernières années, quand la laïcité a été entamée, ce fut le plus souvent sur le front chrétien.

 

Elle l’a été sans que personne ne s’en soucie dans les comités d’éthique, où les représentants des autorités religieuses, tout particulièrement catholiques, siègent avec influence depuis vingt ans.

 

sarkozy_pape.jpgElle l’a été aussi quand en 2007, Nicolas Sarkozy a déclaré au Vatican qu’aucun terroriste, faute d’avoir fait l’expérience du « sacrifice de sa vie », ne saurait « transmettre les valeurs » comme le font un « curé » ou un « pasteur ».

Elle l’a été également quand, à l’automne 2011, 113 sénateurs -  soit près d’un tiers de la Chambre Haute - ont pris le relais de l’Épiscopat pour demander au ministre de l’Éducation nationale la suppression de toute mention de la « théorie du genre » dans les programmes scolaires.

cachetoi11.jpg

 

 

Au même moment, des intégristes catholiques perturbaient les représentations des spectacles, jugés blasphématoires, de Rodrigo Garcia (Golgota Picnic) et de Romeo Castellucci (Sur le Concept du visage de Dieu). Ironiquement, la pièce de Castellucci succédait à Paris, au Théâtre de la ville, au spectacle de la compagnie britannique DV8, « Can we talk about this ? », pénible brûlot contre un multiculturalisme supposé aveugle aux dérives des fous du dieu de l’islam, qui n’aura pourtant réveillé aucune velléité de censure chez des musulmans chatouilleux.

 droits_homme.jpg

 

On se calme…SVP

 

marine_le_pen_20.jpgOn peut tout de suite s’y essayer. Commençons par exemple par la multiplication de bouchers halals, leur prétendu impérialisme envers les boucheries traditionnelles mis à la une de manière parfaitement nauséabonde par « Marine » Le Pen, l’extrémiste xénophobe de service.

Une précision suffit : il ne s’agit en aucun cas d’une question de laïcité mais tout simplement des effets de la disparition des bouchers traditionnels, ou pour être plus précis des bouchers qui travaillent le cochon - il y a longtemps que l’INSEE a relevé que les boucheries font partie des commerces qui disparaissent rapidement du fait de la concurrence des super et hypermarchés - de sorte que les boucheries halals n’empiètent en rien sur la tradition bouchère française mais se substituent à celles qui ne trouvent aucun repreneur.

 

Au fond, s’en plaindre, c’est se plaindre du fait qu’il n’y ait plus que des émigrés ou des descendants d’émigrés musulmans pour estimer que la boucherie reste une profession honorable... Il y a de quoi trouver triste qu’une profession se raréfie, mais pas de quoi s’en prendre à ceux qui veulent la perpétuer, y compris sous d’autres formes.

 

touche-pas-a-mon-islam.jpgIl n’est bien sûr pas dit que les solutions soient toujours aisées à construire : à propos de la polémique (justifiée ou non) sur la réservation de certains horaires d’ouverture des piscines municipales aux femmes, les auteurs de ce texte n’ont pas d’avis unanime.

 

Pour certains d’entre nous, les horaires réservés sont exclusifs, et privatisent un bien commun. Les autres objectent que les horaires réservés cela existe déjà (pour les scolaires et les clubs sportifs par exemple), et qu’il y aurait peut-être, dans cette communauté de femmes, du plaisir, du rire, une forme d’empowerment. Bref, nous ne sommes pas tous d’accord, sinon sur le fait que ces enjeux de démocratie locale n’ont que peu à voir avec les grands enjeux de la laïcité.


Cring_for_imam_hussein_pbuh_by_islamicwallpers-copie-1.jpgQuant aux éruptions médiatiques sur le refus de certaines femmes, poussées ou contraintes par leur mari, d’être soignées par un homme médecin, le problème est réel mais il n’a rien de spécifique : les témoins de Jéhovah refusent d’être transfusés ! Et plus grave encore, puisqu’ils mettent alors en danger aussi la santé des autres, de plus en plus de parents, sous l’effet d’une suspicion contre l’industrie pharmaceutique, ne vaccinent plus leurs enfants, ce qui fait réapparaître des maladies jugulées comme la rougeole.

 

Il n’y a aucune raison de monter en épingle l’un ou l’autre de ces problèmes.

 

Ni de forger dans la fièvre des lois de circonstances : l’arsenal juridique existe pour poursuivre un mari qui aurait entravé l’accès de sa femme aux soins - c’est de la non assistance à personne en danger, pas une atteinte à la laïcité !!!

 

220px-GD-FR-Paris-Mosquee012.JPGQuant à l’éventualité d’un financement des lieux de cultes musulmans par des fonds publics, les deux options, oui ou non, sont tenables, à condition d’être cohérent. Soit on égalise par le haut, et on fournit à tous les cultes les mêmes facilités qu’aux catholiques : prêt et entretien de bâtiments publics, en ne réservant pas aux uns les cathédrales, aux autres des caves de HLM. Soit on égalise par le bas, en considérant que l’État n’a pas à subventionner la foi, mais c’est alors contre les catholiques qu’il faudra tourner les canons de la laïcité ! Absurde !

 

La fourniture de repas ne contrevenant pas aux pratiques religieuses des élèves dans les cantines scolaires soulève périodiquement des oppositions.

 

Pourtant, est-ce rien d’autre que l’application du principe de neutralité de l’État, comme le veut la lettre de la laïcité à la française ? Un service public aussi avancé que l’Éducation nationale, qui a relevé des défis autrement difficiles - ouvrir l’école aux enfants d’ouvriers, démultiplier les cursus et les manières d’enseigner, gérer un million de salariés - doit bien être capable d’organiser sereinement une diversité des menus.

FRISE-CHRONOLOGIQUE-DE-LA-LAICITE-EN-FRANCE.jpgReste la question des jours fériés : là encore, du calme, et de la cohérence.

Du calme, car après tout, n’est-ce pas une entorse à la laïcité que le dimanche chrétien soit posé comme jour de repos collectif ?

Et de la cohérence.

 

Soit on ajoute deux ou trois jours fériés pour les grandes religions présentes sur le sol français, comme le fait déjà en pratique l’Éducation nationale en autorisant, à des dates convenues à l’avance, les élèves de telle ou telle confession à s’absenter pour motif religieux, ou comme le défendait Eva Joly, en introduisant un peu de pluralité dans l’océan de fêtes catholiques.

 

Soit, au contraire, on renomme toutes les fêtes fériées de façon laïque : journée de la femme à la place de l’Ascension, journée de lutte contre le sida à la place de la Toussaint, journée pour la biodiversité à la place de Pâques, journée contre le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources naturelles à la place de l’Assomption, journée de la liberté de la presse le 25 décembre, journée contre le plastique à la place de la Pentecôte, etc.

 

laicite-.jpgEntendons-nous bien : il ne s’agit pas de dire que ces questions n’ont pas d’importance !

Il s’y joue au contraire beaucoup de choses. Pour la viande, ce qui est en jeu c’est « qu’est-ce que j’accepte d’avaler, de faire entrer dans mon corps, ou pas, qui me permette de rester qui je suis, indépendamment du pays dans lequel les hasards de l’histoire font que je suis né, ou que j’y habite... ? »

 

Avoir le droit de nager n’importe quand ou au contraire dans une plage horaire réservée, manger tranquillement dans un espace public sans devoir renier son Dieu ou être montré du doigt...

 

Ces questions conduisent en retour à penser une autre laïcité, qui permette d’être soi

de pouvoir accorder son intimité

confessionnelle,

son histoire sociale familiale,

ses appartenances communautaires,

sans être accusé de remettre en cause le projet commun ni enjoint à la discrétion et au repli dans la sphère privée.

 

La viande, le voile ou les jours de fête, sont des enjeux qui permettent de penser le passage possible, l’écart possible (pour le réduire ou le grandir) entre une citoyenneté formelle, juridique, indiscutablement aconfessionnelle et une vie privée, religieuse ou non, familiale, avec ses pratiques.

 

220px-Liberte-egalite-fraternite-tympanum-church-saint-panc.jpgUne demande

 

Si la laïcité des XVIIe et XVIIIe siècles a été fille des Lumières, si celle du XIXe a été une politique de protection des minorités, arc-boutée à une sécularisation des institutions d’éducation et d’assistance, la laïcité du XXIe siècle - celle que nous voulons pour aujourd’hui - doit inventer les formes d’une tolérance égalisatrice.

 

En bref, la laïcité doit devenir démocratique et non invoquer un imaginaire républicain totalement détaché de son socle historique.

 

h-4-2450215-1301463201.jpgCette laïcité démocratique est politique des minorités, pluralisme des mœurs et des manières, autogestion pragmatique de la société par elle-même sans recours au durcissement de la loi, en somme une laïcité qui suppose une attention réciproque entre individus. La laïcité désirable, c’est celle qui tout à la fois donne le droit de rire du curé, du rabbin et de l’imam dans l’espace public sans en être inquiété, et d’accueillir en son sein des formes d’expression religieuse qui peuvent déplaire, mais dans lesquelles il faut savoir reconnaître une demande de liberté et d’égalité.

 

73988898.jpegLa répression et les peurs ne servent a rien !

 

C’est ce plan d’égalité comme réciprocité de la liberté qui aujourd’hui manque et autorise au nom d’un fanatisme laïc les pires retours du racisme, parfois orchestré par des partis, parfois par des individus, parfois par l’État. Il faut faire savoir que la laïcité ne peut pas être un fanatisme, elle ne peut être qu’une pratique douce, avec des règles claires sans doute, mais à être sans souplesse elle disparaît.

 

Il est urgent de faire cesser les accents de guerre civile que le combat laïque a pris.

 

index.jpgLa laïcité c’est précisément l’inverse.

Si la laïcité contemporaine est issue en droite ligne du travail des républicains de la Troisième République, Ferdinand Buisson, Jean Macé et consorts, elle fut l’objet des réflexions fortes de Shaftesbury en Grande-Bretagne à la fin du XVIIe siècle et des révolutionnaires français de 1789 à 1795. Dans l’un et l’autre cas, il s’agissait d’éteindre les causes de guerre civile liées à l’enthousiasme, alors synonyme de fanatisme. La laïcité est d’emblée une réflexion sur les capacités politiques et religieuses d’un pays à exister dans la pluralité des consciences, sans que le lien sociopolitique se dissolve.

 

db652845.jpgElle est immédiatement une pragmatique politique. Shaftesbury demande aux membres d’une religion ou d’une secte de ne se réunir qu’en petits groupes qui s’échauffent moins vite, de valoriser l’humour qui désamorce le fanatisme conflictuel, sans éradiquer les passions, bien sûr, car ce serait les enflammer et elles sont utiles à l’invention.

Cette demande, c’est aujourd’hui aux laïques de combat qu’il faut l’adresser.

 

 

 

 

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laetitia 11/05/2012 13:44


Quel travail de recherche d'idées et photos, félicitations !!!. Cordialement

André 12/05/2012 00:04



Oh....Merci. André



Anne 11/05/2012 11:50


Très long article intéressant. Oui il faut calmer le jeu, ni rien monter en épingle (comme dans la vie de tous les jours d'ailleurs...), respecter la laïcité, veiller toutefois à ce que certains
débordements comme le Niqab par exemple ne soient pas tolérés, ni le voile dans les écoles. Pronons tolérance et respect, respect des individualités , des croyances mais aussi des limites .
Cordialement .

André 11/05/2012 13:29



Pardon pour la longueur de certaines publications que j'administre .


Ce qui m'importe c'est de faire savoir et d'attendre les commentaires de toutes et tous pour enrichir chaque publication sur ce blog.


André



gerard 11/05/2012 09:30


Cher André , je reconnais bien là votre plume, super bien écrit et super bien illustré. Vaste débat ..Effectivement il ne faut rien "diaboliser", la menace n'est pas pour demain.
cordialement 

André 11/05/2012 13:21



Cher ami,


Oui, en effet, il faut savoir raison garder en reposant (dans toutes les acceptions de l'expression) pour analyser les vraies données d'une problématique telle qu'elle se pose. Tout ce
qui excessif est insignifiant disait Talleyrand. Merci de votre contribution, Cordialement, André